Le dimanche des mères / Graham Swift

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Graham Swift - Le dimanche des mères.Le dimanche des mères / Graham Swift. Traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek. Gallimard, 2016. 142 pages.

Angleterre, 30 mars 1924. Comme chaque année, les aristocrates donnent congé à leurs domestiques pour qu’ils aillent rendre visite à leur mère le temps d’un dimanche. Jane, la jeune femme de chambre des Niven, est orpheline et se trouve donc désoeuvrée. Va-t-elle passer la journée à lire ? Va-t-elle parcourir la campagne à bicyclette en cette magnifique journée ? Jusqu’à ce que Paul Sheringham, un jeune homme de bonne famille et son amant de longue date, lui propose de le retrouver dans sa demeure désertée.
Tous deux goûtent pour la dernière fois à leurs rendez-vous secrets, car Paul doit épouser la riche héritière Emma Hobday. Pour la première – et dernière – fois, Jane découvre la chambre de son amant ainsi que le reste de la maison. Elle la parcourt, nue, tandis que Paul part rejoindre sa fiancée. Ce dimanche des mères 1924 changera à jamais le cours de sa vie. Graham Swift dépeint avec sensualité et subtilité une aristocratie déclinante, qui porte les stigmates de la Première Guerre – les fils ont disparu, les voitures ont remplacé les chevaux, la domesticité s’est réduite…
Il parvient à insuffler à ce court roman une rare intensité, et célèbre le plaisir de la lecture et l’art de l’écriture.

Une nouvelle fois je pense que mon imagination quelque peu débridée était partie je ne sais où en lisant la 4ème de couverture et quelques articles qui en parlaient. Et bien entendu je fus un tantinet déçue par ce roman qui a pourtant bien des qualités, mais qui ne sera pas le coup de coeur attendu.

Ma déception vient de cette relecture en boucle de l’ultime liaison des deux amants. Elle est l’occasion pour l’auteur de replonger sa jeune héroïne dans ses souvenirs, sensuels :  ce dernier ébât, derniers instants de leurs présences communes ou passé avec leurs différentes rencontres, les sentiments de ces moments partagés. Mais également plus terre à terre , liés à son quotidien, relations avec les autres domestiques ou le couple chez qui elle travaille. Le regard de cette jeune femme de chambre est aiguisée et sensible : elle entend, comprend aussi bien les membres de l’aristocratie, de ces 3 familles qui gravitent les unes autour des autres, de leurs souffrances liées à la perte de leurs fils, que tout le personnel. Mais pour poursuivre sa route, elle doit avant tout s’effacer, rester à sa place. Sa seule intrépidité sera de demander l’autorisation de lire des ouvrages disponibles dans la bibliothèque de la demeure.

Graham Swift décrit avec brio et beaucoup de sensualité la relation entre ces deux jeunes gens, mais il est également  fort doué pour parler de l’attachement de son héroïne avec les romans, de la joie partagée de la lecture, de son indépendance de pensée. Un libre arbitre dans son imagination et raisonnement qui vont lui permettre de devenir celle que nous allons découvrir à travers les bribes qu’il veut bien nous laisser lorsqu’il nous parle de son futur, de sa carrière et de sa future vie amoureuse. Mais avant cela laissons ce « dimanche des mères » s’achever.

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Le rêve de Ryôsuke / Durian Sukegawa

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Le rêve de Ryôsuke / Durian Sukegawa. Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako. Albin Michel, 2017. 314 pages.

Après Les Délices de Tokyo, porté à l’écran par Naomi Kawase, Durian Sukegawa signe un second roman tout aussi poétique, lumineux et original. Le jeune Ryôsuke manque de confiance en lui, un mal-être qui puise son origine dans la mort prématurée de son père. Après une tentative de suicide, il part sur ses traces et s’installe sur l’île où celui-ci a passé ses dernières années. Une île réputée pour ses chèvres sauvages où il va tenter de réaliser le rêve paternel : confectionner du fromage.
Mais son projet se heurte aux tabous locaux et suscite la colère des habitants de l’île… Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour réaliser nos désirs ? A travers les épreuves de Ryôsuke, Durian Sukegawa évoque la difficulté à trouver sa voie, soulignant le prix de la vie, humaine comme animale.

3 solitudes, 3 jeunes gens mals dans leurs peaux qui répondent à une petite annonce pour un boulot sur une île. Chacun a ses raisons, chacun cherche un sens à son existence. Pour notre personnage principal, Ryôsuke, la quête et les souffrances sont multiples. Si des éléments sur son mal être nous sont rapidement donnés, Durian Sukegawa, va nous apporter des éléments complémentaires au fil de l’eau, de l’existence et expériences qu’il va mener au milieu de ces insulaires pétris à la fois de traditions, parfois de solitude eux-aussi, et de leur fierté.

Immerger dans cet espace limité, face aux iliens, des liens se tissent en dépit des différences, des silences et des caractères. Si rapidement Tachikawa montre se failles et son histoire, pour Kaoru comme pour Ryôsuke, la patience reste de mise pour comprendre et appréhender leurs différences, leur passé. Ryôsuke se cherche, comme il cherche à comprendre le décès de son père, ses propres envies de suicide, d’abandon. En errant sur l’île, la rencontre avec un troupeau de chèvres va, d’une certaine manière, transformer sa vie. Ces chèvres semblent toujours être là au bon moment, lui permettant de se remettre en question, parfois plus sensibles ou plus humaines que les hommes qui l’entourent.

Tâtonnant, hésitant, Ryôsuke observe et apprend de ses pairs comme des animaux et plus particulièrement du troupeau de chèvres revenus à l’état sauvage ou de celles chez son ami Hashi.

Comme dans son roman « Les délices de Tokyo« , on retrouve les thèmes de l’expérience, de la tradition mais surtout un formidable goût pour la nourriture terrestre ; avec 3 fois rien Hashi transforme un repas en expérience gustative, vous faisant saliver, démontrant aux uns et aux autres l’importance de la transmission, démontrant qu’un produit qui nous paraît si simple demande : patiente, obstination, expérience et abnégation. Bien que fort différent ce nouveau roman de Durian Sukegawa a su me charmer, me laissait vagabonder dans cette île japonaise et découvrir la complexité du métier de fromager.

Un certain monde / Elizabeth Harrower

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Elizabeth Harrower - Un certain monde.Un certain monde / Elizabeth Harrower. Traduit de l’anglais (Australie) par Paule Guivarch. Rivages, 2015. 268 pages.

« C’était une matinée parfaite, d’une beauté originelle, et chaque feuille reflétait le soleil. Le ciel était immense.  » Zoe, Russell, Stephen et Anna. Quatre jeunes gens à l’aube de leur existence, dans le Sydney d’après-guerre. Zoe et Russell sont frère et soeur, Anna et Stephen aussi : les uns sont issus d’une lignée qui leur promet un avenir radieux ; les autres doivent surmonter le passé. Mais le destin se plaît à faire mentir les certitudes.
Avec une sensibilité digne de Jane Austen, Elizabeth Harrower raconte l’ivresse du grand amour, les désillusions dont on prend la pleine mesure toujours à contretemps. En apparence, elle choisit le prisme de l’infime. Pourtant, une ambition plus ample se dessine dans ce roman bouleversant : écrire la vie.

Tout dans ce roman semblait être là pour me plaire : le sujet, l’errance du temps, la vie et les incertitudes du destin. Et bien, je dois avouer m’être ennuyée plusieurs fois malgré tout. Alors j’ai cherché à comprendre le pourquoi du comment mais il est toujours délicat de toucher du doigt ce qui nous fait aimer ou pas un roman.

Sans doute est-ce, aujourd’hui, un style auquel je n’ai pas adhéré. Le sujet qui aurait dû me plaire m’a totalement laissé de marbre et les errances des uns et des autres encore plus. Il me paraissait évident que certains personnages étaient amoureux. La tournure des événements, le jeu du destin et la certitude de certains personnages m’ont laissé craindre le pire et nous n’en sommes pas passés loin (désolée d’être aussi peu claire, mais en dépit des évidences, je ne souhaite pas dévoiler les tenants et aboutissants).

Je n’ai retenu que fort peu de choses de ce roman, et il ne s’agit que de gros traits (qui risquent de m’attirer bien des foudres). L’éducation, le libre arbitre permet aux adultes qui l’ont vécu d’être plus altruistes, de s’intéresser davantage aux autres et d’être davantage soumis dans leur couple -je vous avais prévenu que c’était très tiré par les cheveux-. Bref en dépit de leur force de caractère initial, de leur intérêt pour les autres, ils ne savent pas plus que quiconque être heureux. Les faibles ne sont pas forcément ceux qu’on croit ; la première apparence est souvent trompeuse.

Bon comme toujours, je ne m’avoue pas vaincue et, sans doute, vais-je essayer de lire un autre roman d’Elizabeth Harrower qui, si elle est tombée quelque peu en désuétude, doit néanmoins avoir un petit quelque chose pour avoir plu à tant de lecteurs.

Le bureau des jardins et des étangs / Didier Decoin.

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Didier Decoin - Le Bureau des Jardins et des Etangs.

Le bureau des jardins et des étangs / Didier Decoin. Stock 2017. 385 pages. 

Empire du Japon, époque Heian, XIIe siècle. Etre le meilleur pêcheur de carpes, fournisseur des étangs sacrés de la cité impériale, n’empêche pas Katsuro de se noyer. C’est alors à sa jeune veuve, Miyuki, de le remplacer pour porter jusqu’à la capitale les carpes arrachées aux remous de la rivière Kusagawa. Chaussée de sandales de paille, courbée sous la palanche à laquelle sont suspendus ses viviers à poissons, riche seulement de quelques poignées de riz, Miyuki entreprend un périple de plusieurs centaines de kilomètres à travers forêts et montagnes, passant de temple en maison de rendez-vous, affrontant les orages et les séismes, les attaques de brigands et les trahisons de ses compagnons de route, la cruauté des maquerelles et la fureur des kappa, monstres aquatiques qui jaillissent de l’eau pour dévorer les entrailles des voyageurs. Mais la mémoire des heures éblouissantes vécues avec l’homme qu’elle a tant aimé, et dont elle est certaine qu’il chemine à ses côtés, donnera à Miyuki le pouvoir de surmonter les tribulations les plus insolites, et de rendre tout son prestige au vieux maître du Bureau des Jardins et des Etangs.

Un ouvrage, tour à tour sensuel, prenant, historique et grave. Et tout cela grâce à des carpes.

Oui cela est possible via la plume de Didier Decoin, formidable connaisseur du Japon ancien, qu’il a souhaité retranscrire via ce roman. Tant dans  le quotidien d’un village, et plus particulièrement la vie d’une jeune femme Miyuki, et l’ébauche de la vie à la Cour ou simplement de la capitale. Entre ces deux mondes, il nous narre via le voyage de ses personnages principaux (femme et poissons), l’état de ce Japon du XIIème siècle : ses guerriers, ses temples et maisons de rendez-vous, ses hauts magistrats. Tout est là et même plus encore car les croyances populaires, les légendes ne sont pas omises.

C’est avec beaucoup d’amour que notre romancier décrit la fragilité des carpes, quasi divinité ressemblant parfois à ce monde qui semble tout près de basculer. Portées à la force des frêles épaules de Miyuki, elles peuvent à tout moment mourir par le fait d’un faux mouvement, des intempéries, de la gourmandise ou de la cupidité des êtres rencontrés. Parallèlement Miyuki joue son va-tout dans ce long chemin vers la capitale, dernier hommage à son époux, et respect de la parole donnée. Elle va le découvrir semé de plus d’embuches que jamais elle n’aurait imaginées – certes sa naïveté est naturelle mais peut parfois agacer – . Cette solitude, ce cheminement dans les pas de Katsuro l’entraîne à se remémorer les douceurs de leur existence, l’amour charnel retranscrit parfois comme dans un ouvrage érotique, les odeurs de la vie, de l’homme dont elle a partagé une courte existence.

En alternant les différents genres évoqués, en racontant cette paysanne se rendant à la capitale dans un climat instable et hostile, Didier Decoin écrit un conte à sa manière. Belle plume, lisibilité parfaite, mais qui nous fait basculer d’un extrême à un autre dans le sujet et son traitement.

L’avis de Papillon

Les deux vies de Baudouin / Fabien Toulmé

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Fabien Toulmé - Les deux vies de Baudoin.Les deux vies de Baudouin / Fabien Toulmé. Delcourt, 2017 (Mirages). 270 pages. 

Baudouin est un trentenaire solitaire, enfermé dans un quotidien monotone. Son frère, Luc, est à l’inverse un esprit libre, voyageur et séducteur. Un jour, Baudouin se découvre une tumeur qui ne lui laisse que quelques mois à vivre. L’anti-héros décide alors de tout plaquer pour partir avec son frère. Un récit touchant sur les liens familiaux et sur le thème universel de la réalisation personnelle.

Après « Ce n’est pas toi que j’attendais« , j’étais dans les meilleures dispositions pour ce nouvel opus de Fabien Toulmé. On y retrouve la place de la famille, la différence d’un autre point de vue que dans le roman très personnel déjà évoqué.

Baudouin est fort différent de son frère et n’a pas su trouver sa place, voulant trop répondre aux stéréotypes transmis par ses parents : sans aucun doute, sa façon à lui d’essayer de gagner leur amour, en l’absence d’une communication inexistante notamment avec son père. Mais il s’est lui-même perdu en grande partie. Plus de musique, sa passion dont il souhaitait vivre. Un boulot qui ne répond guère à ses critères, un petit chef totalement imbu de lui-même et qui le maintient sous sa coupe de bien des manières : en le chargeant et en l’humiliant dès qu’il le peut.

Sa bouffée d’oxygène : son frère. Aux antipodes.  Et, qui va le pousser dans ses retranchements, lui permettant de se lancer dans la vie, ENFIN.

Oui la chute me semblait évidente, mais je n’en ai pas moins suivi avec bonheur et émotion cette histoire entre deux frères et cette volonté de prendre la vie à bras le corps. L’existence de tout un chacun est difficile, parfois nos espoirs se sont brisés mais sans une bouffée d’oxygène, on ne peut survivre. C’est ce que Luc va offrir à Baudouin : réapprendre à communiquer, à dire son amour à ses parents, à claquer la porte d’un bureau qui ne lui convient pas, à voyager, reprendre la musique et rencontrer des femmes en attendant l’espoir de l’amour. Il va l’obliger à faire un bilan sur lui-même, à noter tout ce qu’il attend du lendemain et l’aider à devenir autonome.

Daytripper / Fabio Moon et Gabriel Ba

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Image associéeDaytripper  : au jour le jour/ Fabio Moon et Gabriel Ba. Traduit par Benjamin Rivière. Couleur de Dave Stewart. Urban Comics, 2012 (Vertigo). 250 pages

Les mille et une vies d’un aspirant écrivain… et ses mille et une morts. Brás de Oliva Domingos, fils du célèbre écrivain brésilien, passe ses journées à chroniquer les morts de ses contemporains pour le grand quotidien de Sao Paulo… et ses nuits à rêver que sa vie commence enfin. Mais remarque-t-on seulement le jour où notre vie commence vraiment ? Cela commence-t-il à 21 ans, lorsque l’on rencontre la fille de ses rêves ? A 11 ans, au moment du premier baiser ? A la naissance de son premier enfant peut-être ? Ou au crépuscule de sa vie…

Une envie de roman graphique m’a fait prendre celui-ci. La couverture ne me parlait qu’à moitié alors je l’ai un peu feuilleté. Sans être totalement sous le charme du trait j’ai décidé de tenter la lecture. Parfois l’instinct et le hasard donnent de très bonnes surprises.

Original dans son thème et par son traitement. La mort est ici le sujet central mais pas que. Glauque me direz-vous ? Encore plus ces dernières années et ces derniers jours. Détrompez-vous. Le tout est fait avec beaucoup d’intelligence et nous rappelle simplement notre condition mortelle. La grande faucheuse peut intervenir n’importe où, n’importe quand. Simple hasard, maladie, mauvaise rencontre. Pour l’évoquer les deux frères que sont Fabio Moon et Gabriel Ba jouent sur tous les tableaux. Bras, le personnage principal est aspirant écrivain et fils de. A défaut d’avoir la célébrité de son père, il rédige des chroniques mortuaires pour un journal. La boucle est quasi bouclée.

En 10 chapitres, 10 tranches de vie de cet homme, dix moments où la mort aurait pu aller à sa rencontre, à différents âges, il nous raconte son univers, ses passions, ses amours, sa famille et ses souvenirs. Comme des petites touches ou au travers d’instantanés nous allons le découvrir lui et son existence ainsi que des personnages récurrents dont ses parents, figures centrales de son univers, son ami Jorge, ses amours, son fils.

Bien entendu la mort nous arrache à chacun de ces chapitres mais avant cela nous auront le temps de nous attacher à ces petits moments de bonheurs ; le tout est présenté avec beaucoup de sensibilité et une immense tendresse pour ce personnage qu’il ait 76 ans ou 11 ans. Dans ce chapitre les couleurs sont plus vives, les traits des personnages comme des paysages plus affirmés. Vous l’aurez compris chaque chapitre est différent par sa chute et son traitement et même si la mort est toujours là, jamais elle n’est la même.

Avec une très grande pudeur, les auteurs se sont donc penchés sur cette fin que nous préférons tous ignorer, tout en sachant qu’elle est inexorable.

Les fragiles / Cécile Roumiguière

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Cécile Roumiguière - Les Fragiles.Les fragiles / Cécile Roumiguière. Editins Sarbacane, 2016. 197 pages.

Drew a dix-sept ans, on est grand à dix-sept ans. On a eu le temps d’apprendre à savoir qui on est. Pourtant, dans sa tête, Drew est encore cet enfant de neuf ans qui a pris le racisme de son père en plein plexus. A la sortie d’un match de hand, au volant de sa camionnette, son père a renversé Ernest, le gardien du stade, et s’est enfui sans le secourir. Il n’allait pas s’arrêter pour un sale nègre…
Ce jour-là, Drew a grandi trop vite. Qui croire ? Sa mère et l’école, qui lui apprennent qu’on est tous pareils, ou ce père raciste, borné, qui rêve d’un fils tout en muscles et nul en maths ? Drew déteste son père tout en cherchant à lui plaire. A l’école, il se saborde en ratant exprès ses devoirs … … jusqu’au jour où il rencontre Sky, une fille aussi fêlée que lui. En fusionnant leurs fêlures, les Fragiles arriveront-ils, enfin, à faire passer la lumière.

Fragilité de l’enfant, de l’homme en devenir, des souvenirs conscients ou non. Avec beaucoup de sensibilité, Cécile Roumiguière mêle des sujets forts liés à la famille et au développement de cet être en devenir. Comment se construire lorsque les modèles s’opposent aux valeurs qui sont enseignées ou transmises uniquement par un des parents ? Drew se cherche, et en dépit de ses sentiments mêlés, il souhaiterait plaire à son père. Un père sans doute pas exemplaire, exécrable, haïssable par ses attitudes envers les autres mais également envers sa famille. Même s’il n’est pas le héros, ce père nous allons le découvrir via cette plume lui-aussi, bien fragile.

Quant à Drew, en moins de 200 pages nous allons le découvrir dans ses hésitations, ses  souffrances, ses enfermements, sa solitude et ses envols vers autre chose : à travers les jeux vidéos, l’automutilation, la musique, l’amour, le sport…. Il cherche un échappatoire, une lutte sans fin et inexorable pour essayer de trouver sa place dans sa famille, mais également dans la société.

Un petit pan de l’adolescence nous est entrouvert par ce portrait tout en nuances et délicatesse. Le tableau est parfois noir à l’image du style adopté par Sky que Drew rencontre par hasard qui, comme lui, cherche à obtenir ce qu’elle attend de ses parents : un peu d’attention, beaucoup d’amour avec les difficultés de communication que tout un chacun connaît mais qui semblent si inextricables en vieillissant, en contradiction avec cette petite enfance idéalisée.

La fragilité, même si elle est particulièrement accès sur ces adolescents, est traitée à tous les niveaux dans cet ouvrage. Suivant l’âge et l’expérience du lecteur, l’écho sera sans doute différent. Ce roman s’adresse plus particulièrement aux adolescents, mais il mérite d’être lu par tout public.

Le chagrin des vivants / Anna Hope

Anna Hope - Le chagrin des vivants.Le chagrin des vivants / Anna Hope. Traduit de l’anglais par Elodie Leplat. Gallimard, 2016.384 pages.

Durant les cinq premiers jours de novembre 1920, l’Angleterre attend l’arrivée du Soldat inconnu, rapatrié depuis la France. Alors que le pays est en deuil et que tant d’hommes ont disparu, cette cérémonie d’hommage est bien plus qu’un simple symbole, elle recueille la peine d’une nation entière. À Londres, trois femmes vont vivre ces journées à leur manière. Evelyn, dont le fiancé a été tué et qui travaille au bureau des pensions de l’armée ; Ada, qui ne cesse d’apercevoir son fils pourtant tombé au front ; et Hettie, qui accompagne tous les soirs d’anciens soldats sur la piste du Hammer-smith Palais pour six pence la danse.
Dans une ville peuplée d’hommes incapables de retrouver leur place au sein d’une société qui ne les comprend pas, rongés par les horreurs vécues, souvent mutiques, ces femmes cherchent l’équilibre entre la mémoire et la vie. Et lorsque les langues se délient, les cours s’apaisent.

5 journées. C’est tout ce qui sera nécessaire à Anna Hope pour nous faire vivre l’univers de 3 femmes, différentes en âge et en situation mais qui, comme toutes ou presque sont marquées par cette 1ère Guerre Mondiale. Nous sommes en 1920, mais les stigmates restent présents, omniprésents dans ce quotidien londonien.

Les hommes bien entendus en ont payés un lourd tribu et l’affichent encore dans leur vie de tous les jours, deux ans après l’armistice. Mais les femmes… Dans leurs chairs, dans leurs sentiments et leurs quotidiens, la guerre vit également avec elles au quotidien même si les blessures semblent moins visibles. Confrontées tous les jours à la souffrance des hommes, elles doivent s’armer de patience, d’abnégation pour oublier leurs propres maux, pour aller de l’avant, dans un pays où la place de la femme reste encore bien mal définie.

Au travers de ces 3 destins distincts mais que les liens de la guerre vont rapprocher, ce sont 3 magnifiques et terribles portraits de femmes qu’Anna Hope nous dresse. Le temps s’écoule, inlassablement comme leur quotidien. 5 jours où nous les découvrons, toujours plus proches et sensibles alors que le pays tout entier se prépare à enterrer le Soldat inconnu dans un moment d’union nationale. Un lien imperceptible à travers tout le pays et des fils qui vont les rapprocher au fur et à mesure que leurs histoires nous seront narrées.

Un livre magnifique en dépit de la brutalité des mots et des images liés à cette 1ère Guerre Mondiale, dans un pays faisant pourtant partie de ceux qui officiellement ont remporté la victoire.

A découvrir si ce n’est pas encore fait.

Un entretien avec l’auteur, ici à propos de ce roman.

Le tour du monde du roi Zibeline / Jean-Christophe Rufin

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Le tour du monde du roi Zibeline / Jean-Christophe Rufin. Gallimard, 2017. 367 pages.

Comment un jeune noble né en Europe centrale, contemporain de Voltaire et de Casanova, va se retrouver en Sibérie puis en Chine, pour devenir finalement roi de Madagascar… Sous la plume de Jean-Christophe Rufin, cette histoire authentique prend l’ampleur et le charme d’un conte oriental, comme le XVIIIe siècle les aimait tant.

Biographie romancée d’un comte hongrois, Maurice Auguste Beniowski, dont, je l’avoue, je n’avais jamais entendu parler, en dépit de ses récits de voyage, de roman le concernant et même d’un opéra français. Ce fut donc une complète découverte et, à la lecture de cet ouvrage on comprend mieux pourquoi cet homme a déjà inspiré différents auteurs. Excès, affabulations ou non, sa vie est en elle-même un roman propre à développer l’imaginaire et à vous faire rêver au travers de ses multiples aventures et voyages ; tout cela se déroulant au XVIIIème siècle, avec en toile de fonds, les philosophes, quelques guerres et désirs des souverains de créer des établissements dans de nouvelles colonies.

Alors, certainement Jean-Christophe Ruffin a opté pour un point de vue positif et  croit à ses écrits. Il fait de cet homme un héros de son temps, le magnifie par bien des aspects, mais cela n’empêche en rien le plaisir de la lecture et la véracité de bon nombre de faits.

Ce récit se fait à travers les voix et la sensibilité distincte du roi Zibeline et de sa compagne : Aphanasie. Non pas sous forme épistolaire dont ce ce siècle fut friand mais via la narration à une tierce personne ; ici,  Benjamin Franklin, vieillissant mais trop heureux de voir sa solitude ou les nombreux solliciteurs écartés au profit de ce conte qui se poursuit au fil des jours.

Jean-Christophe Rufin a su se détacher de la réalité en magnifiant la figure féminine qu’est Aphanasie. Femme enfant qui, rapidement, va montrer une personnalité hors du commun, un charisme non pas aussi fascinant que celui de son conjoint, mais l’auteur fait d’elle une femme décisionnaire de son destin. Un très beau portrait féminin, bien loin des stéréotypes de l’époque.

Imagination débridée, récits améliorés, ce texte nous permet avant tout de découvrir ce roi si particulier, cet homme qui a choisi sa vie à travers différents pays qui revendiquent aujourd’hui leur attachement à sa personne. Un texte original même s’il est construit sur des faits réels.

Et si tu n’existais pas / Claire Gallois

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Claire Gallois - Et si tu n'existais pas.Et si tu n’existais pas / Claire Gallois. Stock, 2017. 142 pages

Ce livre, c’est un peu comme un secret que je vais dire à tout le monde. L’histoire d’un engagement que j’ai pris enfant et que je n’ai jamais oublié. Nous sommes dans les années quarante. J’ai six ans et je n’ai jamais vu ma mère. Un dimanche de juillet, elle arrive dans une belle Citroën noire et m’emporte en dix minutes. Ma nourrice court dans la poussière blanche soulevée par la voiture et jette son tablier noir sur sa tête.
Je grimpe contre la lunette arrière et je lui dis en moi-même : « Je te retrouverai, je te le jure ».

Emouvant, prenant et attachant. En 142 pages Claire Gallois décrit la force des sentiments maternels d’une femme envers l’enfant qu’elle élève. Tout en ne lui cachant pas qu’elle n’est pas sa mère, qu’elle ne peut l’appeler et encore moins la considérer ainsi, elle lui transmet tout l’amour et les valeurs qu’elle connaît. Cette affection sans borne se traduit par des gestes simples, des attentions et de petits cadeaux tels qu’un habit brodé. Si jeune soit-elle, Claire comprend et va garder en mémoire tout cela le jour où sa mère vient l’arracher au foyer qui l’a vu grandir.

D’un petit hameau en compagnie de Yaya, sa nourrice, elle se retrouve dans un hôtel particulier peuplé de ses parents, ascendantes encombrante ou dominatrice, de frère et soeurs ainsi que de personnels de maison. Dès son premier contact avec sa mère le lien est inexistant, la tendresse est absente comme le sera des relations humaines de cette famille bourgeoise et pétainiste. Mot à mot, geste à geste elle découvre cet univers et ne peut s’empêcher de le comparer avec ce qu’elle a connu, de poursuivre sa quête, des bribes d’informations sur sa Yaya. Pour cela et bien d’autres choses c’est vers l’indépendance qu’elle va se diriger.

Aucun pathos, aucun reproche, juste des successions de faits, de situations. Claire ne cherche pas vraiment à comprendre mais ne souhaite qu’une chose : la retrouver. Une fois les retrouvailles rapides réalisées, elle n’aura de cesse d’accompagner à son tour sa nourrice bien aimée.