Nikolski / Nicolas Dickner

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Nikolski / Nicolas Dickner. Alto, 2005. 322 pages

À l’aube de la vingtaine, Noah, Joyce et un narrateur non identifié quittent leur lieu de naissance pour entamer une longue migration. Fraîchement débarqués à Montréal, ils tentent de prendre leur vie en main, malgré les erreurs de parcours, les amours défectueuses et leurs arbres généalogiques tordus. Ils se croient seuls; pourtant, leurs trajectoires ne cessent de se croiser, laissant entrevoir une incontrôlable symétrie au sein de leurs existences. Nicolas Dickner aime enchevêtrer les récits et les images avec une minutie qui frôle parfois celle d’un zoologue fêlé. Dans Nikolski, il prend un malin plaisir à rassembler des archéologues vidangeurs, des flibustiers de tous poils, des serpents de mer, plusieurs grands thons rouges, des victimes du mal de terre, un scaphandrier analphabète, un Commodore 64, d’innombrables bureaux de poste et un mystérieux livre sans couverture. Un récit pluvieux, où l’on boit beaucoup de thé et de rhum bon marché.

3 destins, 3 jeunes gens en quête de leur histoire, de leur famille et de leur destin. On pourrait croire qu’ils ne font que se croiser au détour d’une adresse commune, de connaissances ou d’une librairie d’occasions mais ces liens sont beaucoup plus fins que cela. Mais tout cela ils l’ignorent et seul le lecteur va détenir tous les fils de leur existence, si ténus soient-ils parfois, quasi invisibles à l’oeil nu. Quelle chance nous avons et quel bonheur de découvrir tout cela.

Proches et lointains mais des personnalités originales et sensibles que Nicolas Dickner sait rendre à merveille. Au fil des pages l’intérêt pour ces 3 personnages invitent le  lecteur à s’interroger toujours plus sur leurs liens, leur devenir et leur quotidien.

Un soupçon de fantaisie grâce à des histoires à la fois quasi féérique et beaucoup de réalisme. Nicolas Dickner sait à merveille susciter l’intérêt et nous entraîner à sa suite et nous plonger dans la vie de ses personnages et de son imaginaire, tout en gardant les pieds sur terre lorsqu’il nous parle de notre société de consommation, des déchets de notre quotidien ou de tout ce qui est perçu comme tel.

Une très belle lecture, une découverte et une furieuse envie de poursuivre mes lectures des écrits de Nicolas Dickner.

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Hôzuki / Aki Shimazaki

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https://i0.wp.com/moncoinlecture.com/wp-content/uploads/2017/10/Qu%C3%A9bec-en-novembre-2017.jpgAki Shimazaki - Hozuki.Hôzuki / Aki Shimazaki. Léméac – Actes Sud, 2015. 138 pages.

Mitsuko tient une librairie d’occasion spécialisée en ouvrages philosophiques. Elle y coule des jours sereins avec sa mère et Tarô, son fils sourd et muet. Chaque vendredi soir, pourtant, elle redevient entraîneuse dans un bar haut de gamme. Ce travail lui permet d’assurer son indépendance financière, et elle apprécie ses discussions avec les intellectuels qui fréquentent l’établissement. Un jour, une femme distinguée passe à la boutique accompagnée de sa fillette, et les enfants de chacune sont immédiatement attirés l’un par l’autre.
Sur l’insistance de la dame et pour faire plaisir à Tarô, bien qu’elle évite habituellement de nouer des amitiés, Mitsuko acceptera de les revoir. Cette rencontre pourrait toutefois mettre en péril l’équilibre de sa famille. Aki Shimazaki sonde ici la nature de l’amour maternel. Tout en finesse, elle en interroge la fibre et la force des liens.

Une couverture magnifique tout en finesse qui renferme un texte tout en délicatesse teinté parfois d’une certaine crudité à peine esquissée. C’est donc un ouvrage ciselé au sens le plus noble du terme que nous propose Aki Shimazaki. 138 pages où chaque mot est pesé, réfléchi à l’image de cette femme Mitusko et de l’enseigne de sa librairie dont les idéogrammes peuvent se lire de différentes manières. L’auteur confronte différents univers, qu’il s’agisse de la différence de classes de ses deux femmes, des deux mondes dans lequel évoluent Mitsuko. Le vendredi elle devient entraîneuse mais tout en côtoyant une élite qui lui permet de retrouver les échanges intellectuels et une vie totalement différente de son quotidien.

Cette femme est à l’image de sa mère dont la finesse du travail est soulignée ou de son fils dont les handicaps ne l’empêchent d’aucune manière de développer des relations humaines et intellectuelles. Une famille qui présente une facette mais qui peut proposer une tout autre version pour un peu que la réflexion, la discussion s’engage.

En quelques brefs traits, Aki Shimazaki nous dresse des univers disparates au sein même d’une même famille. Elle va nous montrer tout au long de cet opus la nature de l’amour maternel à travers deux portraits de femme, deux mères que tout semble opposer, réunies par la tendre relation de deux enfants. Mais au fil des pages les liens vont se tendre et se croiser d’une manière bien inattendue, avec grâce et un style prenant.

A découvrir puis, à relire pour le plaisir. Une pure merveille à mes yeux.

Il ne faut pas parler dans l’ascenseur / Martin Michaud

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Martin Michaud - Il ne faut pas parler dans l'ascenseur.https://i0.wp.com/moncoinlecture.com/wp-content/uploads/2017/10/Qu%C3%A9bec-en-novembre-2017.jpg

Il ne faut pas parler dans l’ascenseur. 1. Une enquête de Victor Lessard / Martin Michaud. Kennes, 2015. 399 pages.

Une jeune femme s’éveille après vingt-quatre heures passées dans le coma et se lance à la recherche d’un homme qui semble ne pas exister. Un meurtrier sans merci décide que chacun doit payer pour ses fautes et applique sa propre justice. Des meurtres commis à une journée d’inter­valle dans des circonstances identiques tourmentent le responsable de l’enquête, le sergent-détective Victor Lessard, de la police de la Ville de Montréal.

J’ai découvert cette série dont j’ignorais tout grâce à une collègue. Comme quoi, il est toujours utile de discuter et jamais trop tard pour remédier à ces lacunes. Une nouvelle fois, j’étais passé totalement à côté de cette série et, comme vous me connaissez bien à présent, je suis quasi prête à dévorer tous les volumes dont les éditions Kennes se sont fait le chantre.

Diablement efficace, les enquêtes qui s’emmêlent (difficile de vous résumer les actions sans trop vous en dire et sans copier les propos de la 4ème de couverture) se laissent lire avec plaisir et nous immergent dans Montréal. Je suis heureuse d’avoir participé au mois québécois ces dernières années et d’avoir été intriguée par certains quartiers. D’où de nouvelles promenades au cours de mon dernier séjour. Quoi de plus agréable de pouvoir suivre, un peu (n’exagérons rien) les pas des personnages de ce roman grâce à ses déambulations.

Et le livre, me direz-vous ? Un plaisir de lecture avec quelques expressions québécoises que je suis certes loin de maîtriser mais qui se marient aisément dans ce roman et nous plongent dans cette ville et chez nos amis québécois. Martin Michaud a su créer un quasi anti héros, humain, dont les faiblesses ne le rendent pas toujours des plus sympathiques, mais nous démontrent que les démons intérieurs peuvent se retrouver même chez ceux qui sont censés faire respecter les lois.

L’auteur tire habilement sur les fils de ces histoires et si le lecteur imagine sans peine qu’ils sont liés la question demeure de savoir comment et les pourquoi s’accumulent. A petits pas, ils nous donnent quelques éléments de réponse, nous lancent sur de quasi fausses pistes par l’expérience de Simone, suite à son accident.

Fragilité et détermination pourraient être les maîtres mots de ces hommes et femmes qu’il met en scène. Une fragilité propre à tous ces êtres humains et bon nombre ne s’en sortiront pas. Vous n’êtes pas chez George R.R. Martin, mais ne vous attachez pas trop aux personnages, ne commencer pas à tirer des plans sur la comète, car vous risquez de voir votre monde imaginaire se disloquer sous vos yeux. Bienvenue dans le quotidien de Victor Lessard. Je vous sers un verre ?

 

La petite patrie / Claude Jasmin. Julie Rocheleau, Normand Grégoire

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Normand Grégoire et Julie Rocheleau - La petite patrie.La petite patriehttps://i0.wp.com/moncoinlecture.com/wp-content/uploads/2017/10/Qu%C3%A9bec-en-novembre-2017.jpg

La petite patrie : d’après l’oeuvre de Claude Jasmin / Scénario de Normand Grégoire et Dessin et couleur de Julie Rocheleau. La Pastèque, 2015. 86 pages.

Publié en 1972, La petite patrie de Claude Jasmin est un roman autobiographique québécois qui a connu un vif succès. Chronique d’un quartier populaire de Montréal, il nous offre le regard d’un enfant de huit ans sur le monde qui l’entoure à l’aube des années 40 : la guerre, la religion, les jeux de ruelles, l’amour et la mort… Julie Rocheleau et Normand Grégoire nous offre une adaption du populaire roman de Claude Jasmin, un livre qui nous rappelle notre enfance et l’insouciance qui s’y rattache.

La petite patrie /Claude Jasmin. Typo, 1999. 134 pages.

Dans le style vif et familier qui lui est propre, Claude Jasmin évoque les souvenirs de son enfance montréalaise: la vie d’un quartier populaire, ses ruelles, son école primaire et son brouhaha quotidien. L’auteur y révèle son extraordinaire capacité à revisiter les souvenirs de toute une époque pour les fondre à son histoire intime. Désormais célèbre, ce roman autobiographique a connu un franc succès populaire, en partie grâce à son adaptation télévisée.

J’ai tout d’abord découvert cette bande dessinée au travers d’un article de presse. L’encensement était total et je n’ai donc pas su résister à la tentation lorsque je l’ai vu. Malheureusement mes souvenirs des éloges envers ce roman graphique étaient tels qu’en dépit d’un agréable moment de lecture, d’un graphisme sensible et rendant bien le quotidien de ces familles à l’aube de la seconde Guerre Mondiale, je ne comprenais pas vraiment les propos dithyrambiques (peut-être est-ce juste ma mémoire qui me joue des tours) qui m’avaient fait noter cette référence.

Bref j’ai décidé de dénicher le roman à l’origine de cette adaptation graphique, persuadée qu’ils me manquaient des éléments. Et, je ne le regrette absolument pas. En effet, les souvenirs de Claude Jasmin sont merveilleusement bien rendus dans son roman et au fil des pages, les choix d’adaptation et illustrations de Julie Rocheleau et Normand Grégoire s’éclairent réellement. Sans être une inconditionnelle du dessin de Julie Rocheleau, ses personnages à la physionomie ronde et simple me renvoient à des personnages enfantins et propres à certains illustrés de cette période. Le choix des couleurs parfois proches du sépia, ou jamais agressives complètent la palette graphique pour rendre l’image de cette année 1939.

L’ouvrage de Claude Jasmin (paru l’année de ma naissance) retrace avec un amour inconditionnel cette petite patrie, les ruelles de son enfance. Les petites joies, les drames imaginaires ou réels. Le quotidien de ces familles si proches et particulièrement de ces enfants heureux des moments partagés et des saisons. L’auteur raconte merveilleusement l’amour de ces enfants pour l’hiver et l’été. Deux saisons aux antipodes mais où la vie à l’extérieur rendait le quotidien toujours plus brillant pour ces têtes blondes. Il n’omet pas pour autant le temps scolaire, et ses enseignants plus ou moins heureux de leur métier. La part belle est également faite à ces petits métiers aujourd’hui disparus : le livreur de glace, le marchand des 4 saisons, le rémouleur et tant d’autres.

J’ai finalement passé de beaux moments de lecture et découvert la facette du Montréal des années 40 grâce à ces auteurs. Pour boucler le tout, il me reste à découvrir l’adaptation télévisée qui, aux dires d’une blogueuse québécoise, risque d’avoir pas mal vieillie. Je vais tester et, peut être vous raconter tout cela….

Bakhita / Véronique Olmi

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Véronique Olmi - Bakhita.Bakhita / Véronique Olmi. Albin Michel, 2017. 456 pages

Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l’esclavage. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie, elle découvre un pays d’inégalités, de pauvreté et d’exclusion. Affranchie à la suite d’un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres.
Bakhita est le roman bouleversant de cette femme exceptionnelle qui fut tour à tour captive, domestique, religieuse et sainte. Avec une rare puissance d’évocation, Véronique Olmi en restitue le destin, les combats incroyables, la force et la grandeur d’âme dont la source cachée puise au souvenir de sa petite enfance avant qu’elle soit razziée.

Rarement les 100 premières pages d’un ouvrage ne m’ont paru aussi difficiles. Non pas au niveau de l’écriture, mais par la crudité du rendu que fait Véronique Olmi de l’enlèvement de Bakhita, de ses souffrances intimes, physiques et psychologiques. Bien des romans et films ont parlé de l’esclavage, de ces arrachements familiaux, mais le fait de se placer à la hauteur de cette enfant, de la faire essayer de se remémorer ses souvenirs d’enfance, elle qui n’a que 7 ans… Et malgré cela, elle a déjà compris que sans eux, rien ne sera possible, le simple fait de mettre un pied devant l’autre, de se battre à chaque instant (puis toute sa vie) pour revendiquer une petite partie de son identité. Car Bakhita n’est que son nom d’esclave, donné dès les premiers instants de sa vente et de son long chemin vers l’asservissement. Cette enfant a tout perdu de son enfance, moins quelques rares souvenirs et odeurs, et ce traumatisme lui a fait oublier son prénom.

Chaque instant de sa longue existence, de son périple ne sera qu’obstacles et difficultés mais Bakhita a la rage et l’espoir de la vie, de se raccrocher au plus petit moment de l’existence, à plus démunis qu’elle, qu’il s’agisse d’adultes comme d’enfants, même si elle montre sans doute une attention toujours plus grande pour les tout-petits. Comme elle, ils connaissent la faim, la douleur et si un adulte peut leur redonner l’espoir dans ces ainés qui sont sensés les protéger et les aider, elle sera celle-là. Mais Bakhita ne le revendique pas, elle agit et c’est tout.

Une vie d’abnégation et d’espoirs. La joie est rare mais Bakhita  la prend là où elle se trouve et cherche avant tout à répondre présente. Elle communique mal, s’exprime mal mais son parcours parle pour elle et les rares personnes qui l’écouteront vont s’enrichir de sa présence, pleurer bien plus qu’elle de ses souffrances.

A lire cet ouvrage, l’envie surgit de venir l’aider. Elle est simplement le reflet de l’éternelle exploitation de l’homme par l’homme. Bakhita l’a combattu, à sa manière. Avec les faibles moyens d’une femme, née à la fin du XIXème siècle, noire chez les blancs. Des blancs parfois plein de bons sentiments comme nous le sommes encore tous aujourd’hui, mais qui nous recroquevillons sur nous encore et toujours, protégeant notre petit cocon. Bakhita est différente. Elle ne sait pas dire non mais garde un oeil ouvert sur le monde qui l’entoure et plus particulièrement sur les plus pauvres.

Lisez-le !

Le grand marin / Catherine Poulain

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Catherine Poulain - Le grand marin.Le grand marin / Catherine Poulain. Editions de l’Olivier, 2016. 368 pages

Une femme rêvait de partir. De prendre le large. Après un long voyage, elle arrive à Kodiak (Alaska). Tout de suite, elle sait : à bord d’un de ces bateaux qui s’en vont pêcher la morue noire, le crabe et le flétan, il y a une place pour elle. Dormir à même le sol, supporter l’humidité permanente et le sel qui ronge la peau, la fatigue, la peur, les blessures… C’est la découverte d’une existence âpre et rude, un apprentissage effrayant qui se doit de passer par le sang.
Et puis, il y a les hommes. À terre, elle partage leur vie, en camarade. Traîne dans les bars. En attendant de rembarquer. C’est alors qu’elle rencontre le Grand Marin.

Un tantinet déçue par ce roman qui a reçu moult prix (même si ce n’est pas cela qui a attiré mon attention). Je lui ai parfois trouvé une force magnifique, à l’image de cette frêle héroïne qui s’embarque sans rien connaître à la pêche, dans l’inconnu, sans la carrure et les muscles, dans les descriptions de cette quête de fortune en haute mer. Confrontés aux éléments, hommes et femme se retrouvent quasi égaux et le style narratif de Catherine Poulain est simplement époustouflant.

D’autres passages, chapitres m’ont laissé sur ma faim. En particulier la quête amoureuse (ce n’en est pas vraiment une, mais puisque le terme s’est glissé sous mes doigts, je le laisse), que j’ai trouvé moins gratifiante pour le lecteur. Est-ce le retour à la terre, ce manque de confrontations aux éléments marins, une certaine apathie à l’image de ces marins qui replongent dans l’alcool et autres dès leur retour sur terre et qu’ils ne perçoivent plus l’utilité ou le besoin de combattre la nature ? Je ne sais pas. Mais il est certain que si cet ouvrage reste à découvrir si vous ne l’avez pas encore fait, pour la narration sans égale de cette éducation en accélérée et des conditions de vie sur ces bateaux : l’avant, pendant, après la pêche, je préfère nuancer mon propos.

Catherine Poulain parle fort à propos de la liberté, de la nature et de la violence des hommes. Sans fard, elle exprime la souffrance, les blessures et la mort que côtoient à chaque instant ces personnages entiers, forts en gueule et sensibles. Des pages superbes sont à retenir.

Chiisakobé / Minetarô Mochizuki

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Minetaro Mochizuki - Chiisakobé Tome 1 : .Chiisakobé. 4 volumes / Minetarô Mochizuki. Traduit du japonais par Miyako Slocombe. D’après le roman de Shûgorô Yamamoto.Le Lézard Noir, 2015-2016. 204+222+236+232 pages.

Shigeji, jeune charpentier, perd ses parents et l’entreprise familiale, « Daitomé », dans un incendie. Se rappelant les paroles de son père,  » quelle que soit l’époque dans laquelle on vit, ce qui est important, c’est l’humanité et la volonté « , il fait le serment de reconstruire Daitomé. Mais son retour à la maison natale s’accompagne de l’arrivée de Ritsu, amie d’enfance devenue orpheline et qu’il embauche comme assistante, et de cinq garnements au caractère bien trempé échappés d’un orphelinat.
La cohabitation va faire des étincelles. Adaptation du célèbre roman de Shûgorô Yamamoto situé dans la période Edo et que Minetarô Mochizuki transpose dans le Japon d’aujourd’hui, Chiisakobé attire d’abord le regard par son dessin pop.

Un manga. Voici un petit moment que je ne m’étais pas replongée dans le genre qui propose de très bons crus. Celui-ci est fort différent de ceux que j’ai pu lire par le passé. Son style est tellement distinct qu’il est difficile de le classer. Humaniste est certainement celui qui lui convient le mieux. C’est un ouvrage étrange et, il ne faut pas vous attendre à des rebondissements à chaque fin de chapitre : le style est lent et il le revendique. Il permet au lecteur de découvrir en douceur des personnages qui masquent leurs sentiments, états d’âmes, mais qui, en dépit des obstacles, poursuivent leur chemin ou du moins essaient. En effet, et sans vouloir spoiler, on se demande bien si le sort va cesser de s’acharner sur Shigeji qui, après avoir perdu ses parents et l’entreprise familiale doit reconstruire et surtout prouver à tous qu’en dépit de son style, de son côté taiseux, il connait son travail et prend des décisions raisonnables pour le futur même si elles sont bien loin de faire l’unanimité.

Et cela ne se limite pas à son travail mais également au foyer familial qui accueille des orphelins désaxés dont Ritsu, amie d’enfance et désormais gouvernante, a bien du mal à canaliser les énergies et l’obéissance.

C’est par touches infimes, par un dessin simple et clair que Minetarô Mochizuki nous attire dans ses filets ; à l’image de son personnage principal, Shigeji, il sait vers quoi il aspire. En prenant des chemins de traverses, via des dessins distincts des schémas classiques : des pieds, des mains, une position du corps qui en disent parfois beaucoup plus longs que les expressions du visage.

Bref, posez-vous, prenez une tasse de thé ou autre et dégustez lentement et sans modération afin de ne pas gâcher votre plaisir.

Une belle critique du Tome 3 (mais de l’ensemble de cette série également) dans Télérama. 

Le verger de marbre / Alex Taylor

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Alex Taylor - Le verger de marbre.Le verger de marbre / Alex Taylor. Traduit de l’américain par Anatole Pons. Gallmeister, 2016 (Neonoir). 272 pages.

En plein Kentucky rural, la Gasping River déploie son cours au milieu des falaises de calcaire et des collines couvertes de champs de mais et de soja. Un soir où il remplace son père, qui conduit le ferry parcourant la rivière dans les deux sens, le jeune Beam Sheetmire tue un passager qui tente de le dévaliser. Mais sa victime est le fils de Loat Duncan, puissant homme d’affaires local et assassin sans pitié.
Toujours accompagné de ses chiens menaçants, Loat est lui-même porteur d’un lourd secret concernant le passé de Beam. Ridé par son père, le jeune homme prend la fuite, tandis que Loat et Elvis, le shérif, se lancent à ses trousses.

Surréaliste par certains aspects et totalement fou sur bien des points. En fait Alex Taylor nous entraîne dans un trou comme il doit encore en exister dans le Sud, où la police n’a guère son mot à dire, où les personnages influents de la ville sont en fait sous le joug d’un homme étrange et effrayant. Il aime ses chiens avant tout, l’argent, les femmes et les belles voitures. Instable dans ses propos et ses actes, Loat Duncan est tout cela et bien plus encore ; il est le mal dans une ville oubliée de tous où la superstition a la part belle.

Beam a le malheur de se trouver là, de commettre une faute certes irréparable mais somme toute classique dans ce coin paumé où les cadavres / disparitions semblent appartenir quasi au quotidien. Clem, son père, sait qu’il n’a qu’une seule chance : fuir. Mais cette fuite ressemble davantage à un tourbillon : magnifique et troublant au travers des paysages, des forêts qu’il traverse, et Beam reste dans cet espace et ces hommes qui lui sont familiers. Le destin s’acharne et sa rencontre avec un routier sapé en costume va sceller son destin.  Si Derna, sa mère a essayé de changer son propre avenir, scellant son existence avec Clem, au fardeau déjà lourd, Beam va devoir payer le prix fort. Rien ne lui sera pardonné et si des lueurs d’espoirs s’insèrent ici et là, on se doute bien que la chute sera radicale. Mais avant cela, laissez-vous entrainer dans cette sarabande endiablée.

Le dimanche des mères / Graham Swift

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Graham Swift - Le dimanche des mères.Le dimanche des mères / Graham Swift. Traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek. Gallimard, 2016. 142 pages.

Angleterre, 30 mars 1924. Comme chaque année, les aristocrates donnent congé à leurs domestiques pour qu’ils aillent rendre visite à leur mère le temps d’un dimanche. Jane, la jeune femme de chambre des Niven, est orpheline et se trouve donc désoeuvrée. Va-t-elle passer la journée à lire ? Va-t-elle parcourir la campagne à bicyclette en cette magnifique journée ? Jusqu’à ce que Paul Sheringham, un jeune homme de bonne famille et son amant de longue date, lui propose de le retrouver dans sa demeure désertée.
Tous deux goûtent pour la dernière fois à leurs rendez-vous secrets, car Paul doit épouser la riche héritière Emma Hobday. Pour la première – et dernière – fois, Jane découvre la chambre de son amant ainsi que le reste de la maison. Elle la parcourt, nue, tandis que Paul part rejoindre sa fiancée. Ce dimanche des mères 1924 changera à jamais le cours de sa vie. Graham Swift dépeint avec sensualité et subtilité une aristocratie déclinante, qui porte les stigmates de la Première Guerre – les fils ont disparu, les voitures ont remplacé les chevaux, la domesticité s’est réduite…
Il parvient à insuffler à ce court roman une rare intensité, et célèbre le plaisir de la lecture et l’art de l’écriture.

Une nouvelle fois je pense que mon imagination quelque peu débridée était partie je ne sais où en lisant la 4ème de couverture et quelques articles qui en parlaient. Et bien entendu je fus un tantinet déçue par ce roman qui a pourtant bien des qualités, mais qui ne sera pas le coup de coeur attendu.

Ma déception vient de cette relecture en boucle de l’ultime liaison des deux amants. Elle est l’occasion pour l’auteur de replonger sa jeune héroïne dans ses souvenirs, sensuels :  ce dernier ébât, derniers instants de leurs présences communes ou passé avec leurs différentes rencontres, les sentiments de ces moments partagés. Mais également plus terre à terre , liés à son quotidien, relations avec les autres domestiques ou le couple chez qui elle travaille. Le regard de cette jeune femme de chambre est aiguisée et sensible : elle entend, comprend aussi bien les membres de l’aristocratie, de ces 3 familles qui gravitent les unes autour des autres, de leurs souffrances liées à la perte de leurs fils, que tout le personnel. Mais pour poursuivre sa route, elle doit avant tout s’effacer, rester à sa place. Sa seule intrépidité sera de demander l’autorisation de lire des ouvrages disponibles dans la bibliothèque de la demeure.

Graham Swift décrit avec brio et beaucoup de sensualité la relation entre ces deux jeunes gens, mais il est également  fort doué pour parler de l’attachement de son héroïne avec les romans, de la joie partagée de la lecture, de son indépendance de pensée. Un libre arbitre dans son imagination et raisonnement qui vont lui permettre de devenir celle que nous allons découvrir à travers les bribes qu’il veut bien nous laisser lorsqu’il nous parle de son futur, de sa carrière et de sa future vie amoureuse. Mais avant cela laissons ce « dimanche des mères » s’achever.

Le rêve de Ryôsuke / Durian Sukegawa

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Le rêve de Ryôsuke / Durian Sukegawa. Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako. Albin Michel, 2017. 314 pages.

Après Les Délices de Tokyo, porté à l’écran par Naomi Kawase, Durian Sukegawa signe un second roman tout aussi poétique, lumineux et original. Le jeune Ryôsuke manque de confiance en lui, un mal-être qui puise son origine dans la mort prématurée de son père. Après une tentative de suicide, il part sur ses traces et s’installe sur l’île où celui-ci a passé ses dernières années. Une île réputée pour ses chèvres sauvages où il va tenter de réaliser le rêve paternel : confectionner du fromage.
Mais son projet se heurte aux tabous locaux et suscite la colère des habitants de l’île… Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour réaliser nos désirs ? A travers les épreuves de Ryôsuke, Durian Sukegawa évoque la difficulté à trouver sa voie, soulignant le prix de la vie, humaine comme animale.

3 solitudes, 3 jeunes gens mals dans leurs peaux qui répondent à une petite annonce pour un boulot sur une île. Chacun a ses raisons, chacun cherche un sens à son existence. Pour notre personnage principal, Ryôsuke, la quête et les souffrances sont multiples. Si des éléments sur son mal être nous sont rapidement donnés, Durian Sukegawa, va nous apporter des éléments complémentaires au fil de l’eau, de l’existence et expériences qu’il va mener au milieu de ces insulaires pétris à la fois de traditions, parfois de solitude eux-aussi, et de leur fierté.

Immerger dans cet espace limité, face aux iliens, des liens se tissent en dépit des différences, des silences et des caractères. Si rapidement Tachikawa montre se failles et son histoire, pour Kaoru comme pour Ryôsuke, la patience reste de mise pour comprendre et appréhender leurs différences, leur passé. Ryôsuke se cherche, comme il cherche à comprendre le décès de son père, ses propres envies de suicide, d’abandon. En errant sur l’île, la rencontre avec un troupeau de chèvres va, d’une certaine manière, transformer sa vie. Ces chèvres semblent toujours être là au bon moment, lui permettant de se remettre en question, parfois plus sensibles ou plus humaines que les hommes qui l’entourent.

Tâtonnant, hésitant, Ryôsuke observe et apprend de ses pairs comme des animaux et plus particulièrement du troupeau de chèvres revenus à l’état sauvage ou de celles chez son ami Hashi.

Comme dans son roman « Les délices de Tokyo« , on retrouve les thèmes de l’expérience, de la tradition mais surtout un formidable goût pour la nourriture terrestre ; avec 3 fois rien Hashi transforme un repas en expérience gustative, vous faisant saliver, démontrant aux uns et aux autres l’importance de la transmission, démontrant qu’un produit qui nous paraît si simple demande : patiente, obstination, expérience et abnégation. Bien que fort différent ce nouveau roman de Durian Sukegawa a su me charmer, me laissait vagabonder dans cette île japonaise et découvrir la complexité du métier de fromager.