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Anaïs Barbeau-Lavalette - La femme qui fuit.

La femme qui fuit / Anaïs Barbeau-Lavalette. Editions Marchand de feuilles, 2015. 378 pages

Anaïs Barbeau-Lavalette n’a pas connu la mère de sa mère. De sa vie, elle ne savait que très peu de choses. Cette femme s’appelait Suzanne. En 1948, elle est aux côtés de Borduas, Gauvreau et Riopelle quand ils signent Refus Global. Avec Barbeau, elle fonde une famille. Mais très tôt, elle abandonne ses deux enfants. Pour toujours.
Afin de remonter le cours de la vie de cette femme à la fois révoltée et révoltante, l’auteur a engagé une détective privée.
Les petites et grandes découvertes n’allaient pas tarder.
Enfance les pieds dans la boue, bataille contre les petits Anglais, éprise d’un directeur de conscience, fugue vers Montréal, frénésie artistique des Automatistes, romances folles en Europe, combats aux sein des mouvements noirs de l’Amérique en colère; elle fut arracheuse de pissenlits en Ontario, postière en Gaspésie, peintre, poète, amoureuse, amante, dévorante… et fantôme.
La femme qui fuit est l’aventure d’une femme explosive, une femme volcan, une femme funambule, restée en marge de l’histoire, qui traversa librement le siècle et ses tempêtes.
Pour l’auteur, c’est aussi une adresse, directe et sans fard, à celle qui blessa sa mère à jamais.

Il est certain que n’étant pas québécoise, je n’ai pas la même approche que Karine par exemple, concernant l’histoire et les personnages connus de ce roman. Néanmoins il fut pour moi, un coup de poing, tout particulièrement au début de ma lecture. Anaïs Bardeau-Lavalette a su, dès les premières pages donner l’urgence de la vie de cette femme,  de cette existence avide de tout, de la vie comme du lendemain. Presqu’à bout de souffle, elle nous donne à lire des chapitres condensés et où l’urgence pointe à chaque instant le bout de son nez. D’un autre côté, les mots sont choisis avec soin : force, douceur émanent des termes  qu’elle utilise. L’ensemble est à l’image de cette grand-mère qu’elle voudrait ignorer mais comment faire lorsque le pouvoir d’une mère reste si sensible alors qu’elle a choisi d’abandonner ses enfants ?

A travers cette biographie adaptée par ses soins c’est tout à la fois bien entendu la place de la femme au XXème siècle qui est rappelée, mais aussi les efforts de Suzanne pour sortir la tête de l’eau, pour ne pas ressembler à sa mère qui à ses yeux s’est étouffée après son mariage, abandonnant son art. Nous suivons sa petite enfance, son esprit de rébellion mais également les privations, le désespoir qui fait suite à la crise de 29. Tout ce qui la construit. L’auteur a choisi de ne faire abstraction de rien, bons ou mauvais aspects, tout est dit et retranscrit avec franchise, mais également le contexte des périodes racontées, la place de la religion, la vision de la femme et ses droits ou non droits. Suzanne est à la fois rebelle et femme, mais elle veut également trouver sa place dans le milieu artistique. Comment y parvenir sans s’aliéner, sans avoir une liberté totale de pensée ou de mouvements ? Lorsque l’on se retrouve avec 2 adorables bambins dont le quotidien dépend de vous ? Son choix choque et choquera encore aujourd’hui : l’abandon. En décidant de se sauver (dans les deux sens du terme), elle prend des paris sur le futur. Si pour elle, sa fille, Mousse réussira à s’en sortir, elle ignore tout du devenir du petit François.

A mes yeux, Anaïs Barbeau-Lavalette n’écrit pas pour justifier les choix de sa grand-mère, pour lui rendre hommage mais semble la chercher pour mieux la comprendre tout en faisant un rappel historique non négligeable. C’est sans aucun doute pour elle, l’occasion de saluer la force de sa mère : abandonner mais qui a su se construire, créer une famille, rechercher les liens à cette mère qu’elle a chéri, mais qui souffle le chaud et le froid, ne sachant plus elle-même ce qu’elle peut apporter à sa famille, craignant peut-être de leur faire plus de mal dans une relation.

Un très beau roman, même si, au fil des pages, la tension liée à cette lecture s’est distendue.

Le coup de coeur de Karine:), Jules n’est pas parvenue à poursuivre sa lecture.

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