Mots-clefs

, , , , ,

Alice McDermott - Someone.Festival America - logoAmericaSomeone / Alice McDermott. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Ranaud. Quai Voltaire, 2015. 265 pages

Brooklyn, années 30, quartier irlandais. Marie vit avec ses parents, immigrés avant sa naissance, et son grand frère Gabe dans un minuscule appartement bien astiqué. Son père boit trop mais il aime sa fille tendrement. Sa mère a la rudesse des femmes qui tiennent le foyer. Tandis que Gabe se destine dès le plus jeune âge à la prêtrise, Marie traîne sur les trottoirs de New York avec ses copines, colportant les cancans du bloc d’immeubles, assistant aux bonheurs et aux tragédies d’un quartier populaire.
Viendront le temps des premiers émois, puis du premier emploi, chez le croque-mort du quartier, le débonnaire M Fagin. Un jour, elle rencontre Tommie, GI détruit par la guerre qui vient de s’achever, employé d’une brasserie de bière et ancien paroissien de Gabe. Tommie est ce qu’on appelle « un gars bien ». Ensemble, ils vont élever quatre enfants qui connaîtront l’ascension sociale américaine. Poignant et caustique, le récit de la très ordinaire vie de Marie – un parcours de femme, des tracas et des joies d’épouse, de mère, de fille, de soeur, d’amie – devient un témoignage historique évocateur de la communauté irlandaise du New York des années 30, du traumatisme de la guerre, des mutations sociologiques de l’époque contemporaine.

A petites touches, à la manière des impressionnistes, Alice McDermott nous raconte une histoire, des histoires dans l’histoire. Un peu à la manière des enfants qui, les mains sur les yeux laissent s’ouvrir progressivement leurs doigts pour laisser passer la lumière, les images : l’index, le majeur puis les replacent et en déplacent un autre. C’est son univers, son Brooklyn que Mary nous détaille ; sa vie et celle de sa famille mais de manière non linéaire. Tantôt l’image qu’elle perçoit nous raconte l’enfant qu’elle fut, d’autres les souvenirs de son père, son 1er accouchement, la rencontre avec son mari et son frère, Gabe, un des super héros de son enfance dont le temps semble faire pâlir un peu l’aura (mais rien n’est jamais terminé).

La forte myopie de Marie semble l’empêcher de voir les choses dans leur globalité, mais les détails sont là, minimes et pourtant si essentiels. Ils lui permettent de nous restituer toute une atmosphère, des odeurs et des sentiments forts différents sans doute d’une personne dépourvue de cet handicap. Une grâce rendue possible via la plume sensible d’Alice McDermott qui n’a peur de rien, qui joue avec le lecteur, sans craindre de le perdre dans les méandres de la plume et de la mémoire de son personnage.

Un plaisir de lecture en ce qui me concerne. J’ai tourné les pages impatiente que j’étais de découvrir ces tableaux minuscules et sincères d’une vie, cette vie qui nous mène quasi de ces premiers aux derniers souvenirs sans pathos, ni regrets.

 

Lu dans Télérama, sous la plume de Nathalie Crom : « Le quotidien banal d’une femme sans qualités peut receler une beauté et une grâce infinies, à condition qu’une plume virtuose lui donne vie. La preuve. »

Egalement chez Plume de Cajou, et chez Titine pour Le mois américain.

Publicités