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Remèdes pour la faim / Deni Y. Béchard. Traduit de l’anglais par Dominique Fortier. Alto, 2013. 577 pages.

Enfant, Deni ne savait pas qu’il était né dans une famille hors du commun. Sa mère américaine avait certes évoqué le passé de son père au Québec, mais l’arbre généalogique comportait encore bien des mystères. Un jour, il apprend enfin la vérité sur celui qu’il a toujours soupçonné de nager en eaux troubles : André Béchard était voleur de banques. Dans la tête du jeune homme germe alors une idée nourrie par son admiration pour cet homme à la violence mal contenue, absent et pourtant omniprésent: «Je serai un romancier et un hors-la-loi»

En Septembre 2014, j’ai eu la chance d’assister pendant le Festival America, au débat : Québec – l’endroit d’où je viens. En dehors des échanges, toujours fort intéressants, qui ont eu lieu  ce jour-là, j’ai découvert Deni Y. Béchard et son dernier roman paru. Un ouvrage très particulier car il contient une large part autobiographique et, est surtout un travail à la fois de mémoire et d’écriture qu’il a repris pendant de longues années. Au fil de cette histoire, nous allons découvrir en partie l’homme que fut son père, les souvenirs du narrateur mais surtout sa fascination pour les histoires et, son devenir d’écrivain en quelque sorte en construction.

Ce père a fait de lui cet écrivain de bien des façons et surtout sans le vouloir. Figure paternelle bien entendu, faite de secrets, d’histoires, de bagarres, cet homme sait sacrer comme nul autre et peut prendre de multiples visages perçus par l’enfant à différents âges mais, ces paroles ont également bercé son imaginaire et son attrait pour la lecture. Un père qui tait son ascendance québécoise, ayant très tôt fait l’amère expérience d’une différence entre ceux de langue anglaise et les québécois : des pauvres, qui se battent sans cesse et dont le parler lui-même est dénigré (voilà l’image qu’il a de lui-même). Il choisit donc de devenir américain afin de ne plus être pauvre et pour cela il deviendra également voleur. C’est un homme riche en couleurs, dans ces actes anciens et présents mais qui ne peut se détacher tout à fait  de son naturel : le mensonge, la violence qui mène la mère de Deni à le quitter.

En se séparant de lui, c’est une certaine forme de manque qui va se créer chez cet enfant dont l’esprit vagabonde et enjolive à la fois les histoires que lui a raconté son père, tout comme les faits de son passé qui lui sont distillés au compte-goutte, sa mère ne connaissant pas tout Le Dossier (comme dira plus tard une tante).

C’est à la fois une certaine forme d’errance de l’enfant qui grandit et l’envie d’en savoir plus que nous raconte le narrateur. Pour cela il nous renvoie à son passé, ses sensations et souvenirs du moment. Il ne juge pas mais cherche à connaître les histoires : la sienne, celleS de son père. Car elles sont plurielles : son enfance québécoise, les quelques bribes qu’il réussira à lui arracher (et qu’il comparera plus tard avec celles que sa famille paternelle lui donnera), son évasion vers la richesse et une certaine forme de liberté qui le conduiront en prison,  et tous ses chemins parallèles.

Original par la forme et l’histoire de cet homme, ce roman comme le dit Deni n’a pas de valeur morale, juste des souvenirs « (…) mais la mémoire continuant d’évoluer dans le temps, il est difficile de mesurer à quel point les années subséquentes ont façonné mon souvenir. (…) Au fur et à mesure que je vieillissais, [mon père] les racontait [ses histoires]différemment, révélant ou peut être ajoutant de petits détails afin de les rendre plus intéressantes à mes yeux (…). J’ai compris, pour la première fois, à travers ces « Notes de l’auteur » comment une autobiographie pouvait être réellement un roman.

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