Cantique des plaines / Nancy Huston. Actes Sud, 1993. 271 pages.

Quatre générations d’une famille d’immigrants, les Sterling, ont pris souche dans les plaines de l’Alberta (Canada), entre la fin du siècle passé et les années soixante de celui-ci. L’un d’entre eux, Paddon, a tout connu de leur existence. Mais quand commence ce roman, Paddon vient de mourir. Et c’est à ce grand-père adoré, fils de pionniers en terre indienne, que la narratrice, Paula, adresse un ample récit en forme d’adieu. L’enfance de Paddon, ses démêlés avec son père, son mariage avec la vertueuse Karen, ses déconvenues de chef de famille, ses déboires d’enseignant, son chimérique projet d’écrire un traité philosophique du Temps, sa rencontre avec l’Indienne Miranda, amante prodigue qui le bouleverse en lui révélant enfin l’envers de la civilisation blanche et la vraie beauté de ce monde – tout ce qu’a vécu cet homme si magnifiquement, si exemplairement ordinaire est ici évoqué avec un lyrisme sans pareil. Dans une écriture majestueuse, musicale, dont la houle vient battre avec volupté le cours de la mémoire, Nancy Huston – cette romancière d’origine canadienne, qui vit à Paris et écrit depuis près de vingt ans en français – compose là un hymne, un cantique d’une plénitude exceptionnelle.

Sur la base d’une promesse faite à son grand-père d’écrire sa vie,  « à partir » de ses écrits – plus une trame comme elle le raconte elle-même, car le document est illisible et Paula semble souhaiter avant tout, nous raconter son grand-père qu’elle adorait -. Elle brode autour de ce projet comme celui de son grand-père qui souhaitait écrire un traité philosophique du Temps, et,  qui s’est perdu une première fois par les événements de la vie alors qu’il avait la jeunesse, une seconde fois en perdant le fil de ses pensées mais à chaque fois car la prise du monde réel semble avoir mis à mal son grand projet. Grand projet qui semble tout à fait irréalisable mais qu’il porte en lui tout au long de sa vie et qui permet à sa petite fille de mieux rebondir pour nous raconter l’existence de Paddon, de ses parents et descendants.

Ainsi la boucle est en quelque sorte bouclée puisqu’elle nous parle à sa manière du Temps non en tant que philosophe mais par l’impact qu’il a eu sur sa famille et particulièrement sur son grand-père. Elle nous narre par ce biais le changement de siècle et de vie. Ses arrières grands-parents immigrés et une certaine forme d’ascension sociale pour son grand-père qui deviendra professeur. Mais la vie et les aléas de la vie mettent à mal ses idéaux. Sa rencontre avec Miranda, l’indienne dont la définition du temps et de la vie vont transformer une nouvelle fois ses idées.

Portraits croisés de ses ascendants avec en ligne de mire et d’importance ce grand père adoré, Paddon, ainsi Nancy Huston nous narre l’histoire du Canada, des grandes étendues, la dépression mais aussi en filigrane la vie des indiens défaits et combattants à leur matière. C’est avant tout l’histoire d’un homme qui se réconcilie avec la vie et le temps grâce aux enfants de sa fille.

Etrange parfois dans sa formulation, dans son cheminement livresque mais le goût de la liberté transpire de chacune des pages de ce roman de Nancy Huston.

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