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Philida / André Brink. Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Bernard Turle. Actes Sud, 2014. 362 pages.

Afrique du Sud, 1832. La jeune esclave Philida, tricoteuse du domaine Zandvliet, a eu quatre enfants avec François Brink, le fils de son maître. Lorsqu’il se voit contraint d’épouser une femme issue d’une grande famille du Cap, dont la fortune pourrait sauver l’exploitation familiale, François trahit sa promesse d’affranchir Philida, et envisage de la vendre dans le Nord du pays. Celle-ci décide alors d’aller porter plainte contre la famille Brink auprès du protecteur des esclaves.
Tandis que les rumeurs d’une proche émancipation se répandent de la grande ville aux fermes reculées – l’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique sera proclamée en 1833 –, l’opiniâtre Philida brise peu à peu ses entraves au fil d’un chemin jalonné de luttes, de souffrance, de révélations, d’espoir. A partir d’un épisode de son histoire familiale, André Brink compose un roman à la langue poétique, âpre et sensuelle.
Parce qu’il n’est pas de justice sans sincérité, ni d’indépendance sans langage, il orchestre un chœur de voix narratives offrant à chacun l’occasion de dire sa vérité. Murmures, prières et cris scandent ainsi un hymne à la liberté rêvée, qui donne son souffle à ce récit puissant.

Une année charnière dans la vie des esclaves en Afrique du Sud, voilà à quoi nous invite André Brink à travers le destin hors du commun de Philida. Hors du commun, cela semble bien vite dit lorsqu’on ouvre ce roman et que l’on découvre au fil des pages, l’ordinaire de cette toute jeune femme qui depuis sa plus tendre enfance a subi brimades, coups et mensonges. Mais c’est bien là ces moindres maux comme nous allons le découvrir tout au long de ce roman fort et attachant donc la langue chante et tente de nous redonner l’atmosphère et les mots de ces années 1832-1833.

Car Philida écoute depuis son enfance les histoires et vit au quotidien l’esclavage. Lorsque ses maîtres décident de la vendre elle et ses enfants afin d’effacer la « jeunesse » d’un de leur fils, Philida décide d’essayer de faire quelque chose, d’aller voir la justice de son pays, elle à qui François a promis, l’émancipation et des souliers … Alors elle part et dans la prison où elle attend le témoignage de François comme sur le chemin du retour, elle se remémore pour nous les événements marquants qui ont jalonné sa vie : les punitions à outrance pour un oui, pour un non, la pendaison d’Abraham, et le jour où François l’a emmené dans le bosquet de bambous. Mais elle tait aussi tant de choses que nous allons découvrir à travers des 3 autres protagonistes essentiels de cette histoires : François, son père et la seule femme noire libre de cette plantation qui sait tout sur tout, qui va lui donner ces histoires (comme son histoire) et l’aider à aller au-devant de son futur. 3 autres personnages qui nous disent parfois ce que Philida ne peut raconter, qui parlent d’un autre point de vue : le quotidien de cette plantation viticole, la vie des blancs et leur vision.  Un tout essentiel.

Car ces voix mélangées donnent une vérité sur cette période, qui déjà sent son déclin. Certains l’ont déjà assimilé, d’autres font plus ou moins le gros dos. Tout dépend pour les blancs de leur niveau social, de leurs conditions de vie. De la même manière, certains des esclaves ont un métier et ont la possibilité de l’exploiter, comme d’autres espèrent encore : grâce à leur foi ou au fol espoir qui réside dans leur prochaine liberté.

Un texte parfois âpre dans les mots et situations mais où l’espoir ne baisse jamais les bras grâce à la lumineuse présence de Philida, mais également celle de Petronella dans un premier temps puis de Labyn, le menuisier qui par leurs expériences et leur maturité vont l’aider à s’affranchir et pas seulement aux yeux de la loi.