https://i0.wp.com/static.decitre.fr/media/catalog/product/cache/1/image/9df78eab33525d08d6e5fb8d27136e95/9/7/8/2/7/5/2/9/9782752906700FS.gifCertaines n’avaient jamais vu la mer / Julie Otsuka. Traduit de l’anglais (américain) par Carine Chichereau. Phébus, 2012. 139 pages. 4,5*

Nous sommes en 1919. Un bateau quitte l’Empire du Levant avec à son bord plusieurs dizaines de jeunes femmes promises à des Japonais travaillant aux Etats-Unis, toutes mariées par procuration. C’est après une éprouvante traversée de l’Océan pacifique qu’elles rencontrent pour la première fois à San Francisco leurs futurs maris. Celui pour lequel elles ont tout abandonné. Celui auquel elles ont tant rêvé.
Celui qui va tant les décevoir. A la façon d’un choeur antique, leurs voix se lèvent et racontent leurs misérables vies d’exilées… leurs nuits de noces, souvent brutales, leurs rudes journées de travail dans les champs, leurs combats pour apprivoiser une langue inconnue, la naissance de leurs enfants, l’humiliation des Blancs… Une véritable clameur jusqu’au silence de la guerre et l’internement dans les camps de concentration – l’Etat considère tout Japonais vivant en Amérique comme traître.
Bientôt, l’oubli emporte tout, comme si elles, leurs époux et leurs progénitures n’avaient jamais existé.

 

J’ai craqué pour cet auteur avant même de l’entendre au Festival America (dont je n’ai toujours pas fini le billet promis, hum). Dès le 1er jour, je suis allée écouter la première interview et n’ai pas manqué de retourner l’entendre au cours d’un débat le dimanche de clôture.

Il semble bien que l’ouvrage fonctionne parfaitement par le bouche à oreille mais je n’ai pas spécialement pris le temps de lire les avis des uns et des autres, car l’ouvrage étant fort court, je ne voulais pas que tout soit « dévoilé » avant que j’ai eu le temps de me faire ma propre opinion.


Original par le style, fort par le sujet mis en valeur par une superbe écriture, en dépit de l’obstacle du thème choisi

En effet Julie Otsuka a opté de ne pas narrer une histoire, mais au fil des témoignages, enquêtes etc elle a choisi de se faire l’écho de toutes ses femmes japonaises qui arrivèrent entre deux guerres, poussaient vers cette terre de cogagne par leur famille, leur situation personnelle et la promesse de s’unir à des japonais installés et ayant réussis. Elles aspiraient, comme bon nombre de migrants à une autre vie que celle qui leur était promise dans leur pays natal.

Tout débute par une traversée qui déjà met à mal leurs estomacs, comme les convictions de quelques unes ; lancées dans le grand bain de l’aventure, elles cherchent refuge dans les connaissances de quelques une qui n’étant plus vierges peuvent leur expliquer ce que leurs maris attendront d’elles. Elles se raccrochent à tout : une photo, le courrier du promis et grande sera leurs déconvenues en découvrant la réalité, comme le caractère des hommes avec qui elles se sont unies par promesses et papiers interposés. Les cris des femmes se juxtaposent en ce second chapitre « La première nuit » qui entrent lui-même quasi en opposition avec celui de la traversée au terme de laquelle elles furent accueillies par « Bienvenue, mesdemoiselles japonaises ! » Scènes de viol, de pleurs, de désespoirs ou d’espérances d’attachements mais si infime que c’est bien la violence qui domine ce second chapitre.

Nos jeunes héroïnes ne semblent pas être au bout de leurs peines car au fil des chapitres qui s’égrenent, elles devront faire face au renversement de tous les espoirs qui parviennent à les faire avancer. Même si, deci delà sont évoquées, la disparition de l’une ou l’autre de ses femmes qui s’échappent par la folie parfois ou en se donnant la mort, elles continuent d’avancer.

Vacillantes mais se soutenant à bouts de bras, s’appuyant sur la communauté japonaise elles seront tour à tour confrontés aux « Blancs« , si différents dans leurs traditions, si semblables dans la considération des femmes, indifférents, racistes ou, mais se comptant sur les doigts d’une main ou étant eux-mêmes parfois, issus d’une autre émigration, résolument tournés vers l’être humain que la couleur de peau importe peu.

« Les naissances« , leurs lots de souffrance en donnant la vie ou en la perdant, les espoirs de se raccrocher au futur donnent un éclairage particulier à l’ouvrage, dans un chapitre central qui plus est. Mais « Les enfants » apportant leurs joies et leurs peines à leurs parents et souhaitant s’intégrer avant tout, ils se retournent bientôt de leur culture de leurs mères faisant bientôt leur désespoir et elles-mêmes la honte de leurs enfants qui les jugent trop japonaises et un frein à leur intégration comme au regard que les américains blancs jettent sur eux. .

La seconde moitié de l’ouvrage est consacrée à l’éclatement de la guerre sino-américaine et des tensions qui s’ensuivent envers les japonais installés aux Etats-Unis. La 5ème colonne semble une évidence pour bon nombre de blancs et, alors que l’intégration semblait commencer à porter ses fruits par le jeu des habitudes, l’opprobe est jeté sur ces américains d’origine japonaises. Bientôt ils devront partir, mais si de prime abord les regrets s’instaurent de la part de leurs concitoyens, peu à peu l’oubli va prendre place, l’indifférence qui est sans doute pire que tout, face au sort qui sera réservé à tous les « PERSONNES D’ASCENDANCE JAPONAISE » qui, par ordre du gouvernement ont dû tout abandonner et rejoindre un point de rendez-vous, pour se rendre… ? Nul ne le sait. Les bruits les plus fous se mettent à galoper.

Terrible écho de la redite des malheurs de ces émigrés qui font peur et qu’on préfère ignorer du moment que notre petite vie n’est pas bouleversée. Comme souvent l’histoire sembel avoir le hoquet, même si on me soutiendra que les circonstances sont différentes.

Un bel effort de mémoire est fait au travers ce petit opuscule. On comprend mieux, une fois la dernière page tournée, l’écho que cet ouvrage peut avoir.