Roddy Doyle vous le connaissez sans doute par les adaptations cinématographiques. Pour ma part c’est par ce biais que j’ai du en entendre parler la première fois – « en entendre parler », il serait plus juste d’utiliser la vue puisque c’est grâce à The snapper adapté par Stephen Frears que je l’ai découvert.
The snapper fait partie de la trilogie de Barrytown* et raconte des épisodes d’une famille ouvrière de ce quartier. * Pour memo, ce faubourg de Dublin n’existe pas.

The commitments / Roddy Doyle. Traduit de l’anglais (Irlande) par Isabelle D-. Philippe. Robert Laffont, 2009 (Pavillons poche). 218 pages
Les Rabbitte habitent à Barrytown, banlieue imaginaire au nord de Dublin, ravagée par le chômage et les maux qui en découlent.
Barrytown est partout autour de Dublin là où vivent ces Monsieur-tout-le-monde qui aiment leurs Bushmilles bien tassé et fait au pays.
Chaque roman de la trilogie met en lumière un ou plusieurs membres de cette famille. Au fil de ce premier mouvement, on assiste à la création, par le fils aîné, Jimmy Junior, d’un groupe de soul music dublinoise. Pas évident verra-ton puisque Jimmy ne sait pas jouer une seule note. Mais il a de l’entregent, il est au parfum, et à coeur vaillant rien d’imposible, on le sait bien.
De frasques inénarrables en dialogues percutant, l’auteur nous plonge dans le tourbillon d’une Irlande urbaine comme n ne l’a jamais vue et qui vaut le voyage. Rires et émotions garantis.

N’ayant jamais eu l’idée de faire partie d’un groupe, il est certain que je ne me suis pas totalement retrouvée dans ce premier « épisode » de la trilogie de Barrytown. Néanmoins pour qui aime les tubes de la Motown, ou tous les grands classiques de soul music, y trouvera son compte, avec un soupçon d’humour irlandais et une place dans le milieu des jeunes de la banlieue ouvrière des années 80.
C’est avec beaucoup de bonne humeur que l’on suit les trépidations de ce groupe naissant : sa constitution, les premières répétitions, les concerts tout comme certains melons qui gonflent, qui gonflent. La volonté de devenir quelqu’un de connu mène le chanteur à quelques actions improvisées assez burlesques. On imagine sans peine reconnaître des chanteurs de groupe connus dans l’explosion qui va suivre les débuts de la reconnaissance. Certains se vouent corps et âmes au groupe, d’autres ont déjà compris qu’il n’était pour eux qu’une étape. Il est difficile de rendre par des écrits tous les effets musicaux voulus par l’auteur et je pense que l’adaptation doit davantage rendre justice à cet opus. Néanmoins, il est plaisant de suivre les différents étapes de ce groupe, les personnages qui le constitue comme les trognes qui gravitent autour d’eux. C’est, me semble-t-il, avant tout un bel hommage à la soul.

La femme qui se cognait dans les portes / Roddy Doyle. Traduit de l’anglais par Isabelle D.-Philippe. 10/18, 1999 (Domaine étranger). 273 pages
 » Paula Spencer : Dublinoise, dix-sept ans de vie conjugale ponctuée de raclées, de dents et de côtes brisées.
Cinq enfants dont un perdu en route pour cause de coups de pied dans le ventre. Une femme bafouée et, par voie de conséquence naturelle en milieu défavorisé, alcoolique. Et digne, car il faut avoir la force de prétendre, en arrivant à l’hôpital après chaque dérouillée, qu’on s’est  » pris la porte « . La force d’affronter le toubib qui ne vous regarde jamais en face, parce que, lui, il sent votre haleine.
Pourquoi subir ainsi ? Pour protéger les enfants, et aussi parce qu’elle continue à l’avoir dans la peau, son voyou de mari. Le plus bluffant dans tout ça, c’est qu’un homme ait su décrire ce cauchemar de femme, inventer sa voix tour à tour drôle et poignante, sa sincérité sans fard, son rythme intime scandé de chansons irlandaises traditionnelles ; qu’un homme ait trouvé le ton juste pour dire :  » Moi, Paula, 39 ans, femme battue.
 » Marie-Caroline Aubert, Elle.

C’est dans un registre beaucoup plus dur que nous entraîne l’auteur, car l’humour n’est plus au rendez-vous dans ce roman. Bien entendu on retrouve le milieu ouvrier, le langage cru et les étapes au pub, mais c’est bien le problème des femmes battues qui est mis en avant à travers le portrait de Paula Spencer, qui se retrouve veuve, morcelés à bien des titres : physiquement et psychologiquement. Quand et pourquoi tout cela a commencé ? Quelles erreurs a-t-elle commise ? Qu’est-ce-qui a amené son mari, son amour, à la tuer à petit feu, à l’entraîner dans une déchéance toujours plus grande, la plongeant dans l’alcoolisme, s’interroge-t-elle ?
Un an après son décès, Paula s’accroche à ses enfants, à sa  vie et fait le bilan de ce que fut son existence. Entourée de ses soeurs elle cherche ses souvenirs d’enfance lorsqu’elle était encore Paula O’Leary. Sa famille, son éducation, son parcours scolaire l’ont-ils destiné à cet avenir ? Elle relate sa rencontre avec Charlo, l’homme qu’elle aime malgré tout, qui tente de lui faire oublier par un baiser, une tasse de thé ou un Flake., les coups, l’asservissement … Femme amoureuse, femme battue qui n’ose pas se confier, qui attend que quelqu’un lui pose la question lors de ses arrivées aux urgences, alors que son mari rode pour écouter, voir ce qu’elle va dire, si elle reste la femme soumise qu’il a brisé dès le début de leur vie commune.
Quelle fut la goutte d’eau c’est la question que l’on se pose tout au long du roman, puisque l’on apprend rapidement par la bouche de Paula qu’un jour elle l’a mis dehors. Comment a-t-elle réussi, elle, la femme brisée. Est-ce sa soeur, la rebelle Carmel qui est parvenue a lui faire ouvrir les yeux ?
Les chapitres s’enchaînent : calme, fureur, coups qui pleuvent. Le rendu de la violence comme  de la dépendance de Sharon a l’alcool, tout, elle nous raconte tout avec ses mots, ses larmes. Sa lutte de tous les jours pour briser ce dernier lien avec Charlo, l’alcool qui l’oblige à avancer la pendule afin de coucher plus vite son petit dernier lorsque la dépendance à l’alcool revient, quand les tremblements la prennent et qu’elle ne se sent plus capable d’y résister.
En dépit de toute cette noirceur c’est un magnifique portrait de femme et de mère qui nous est donné. L’écriture et le rythme nous permettre de suivre cette vie, sans chercher à nous arracher les larmes.

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